Grand Classique n° 17
La belle et le clochard
1955 · 1 h 16
- Réalisation
- Clyde Geronimi, Wilfred Jackson, Hamilton Luske
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Deux chiens, une assiette de spaghettis, une bougie plantée dans une bouteille, un accordéon. La scène dure une minute quarante et figure dans à peu près toutes les listes des plus grands moments romantiques du cinéma.
Walt Disney voulait la supprimer. Il trouvait ridicule l’idée de deux chiens mangeant des pâtes dans une ruelle et craignait que le public ne rie au mauvais moment. C’est l’animateur Frank Thomas qui a insisté, animé la séquence seul pour la lui montrer, et emporté la décision.
L’histoire
Lady est une cocker élevée dans une maison bourgeoise, avec un collier neuf et deux maîtres attentionnés qu’elle appelle Jim Chéri et Darling. Sa vie est réglée, confortable, et sur le point d’être bouleversée par l’arrivée d’un bébé.
Quand les maîtres s’absentent et laissent la maison à une tante autoritaire flanquée de deux chats siamois, Lady se retrouve muselée et jetée dehors, dans un quartier qu’elle ne connaît pas.
Elle y croise Clochard, chien errant sans collier, sans maître et sans opinion très élevée sur les avantages de la domesticité.
Dans les coulisses : tourner deux fois le même film
La Belle et le Clochard est le premier long métrage d’animation en CinemaScope, ce format large que Hollywood venait d’adopter pour lutter contre la télévision. Le problème est qu’en 1955, très peu de salles disposent des lentilles anamorphiques nécessaires.
Le studio a donc dû produire deux versions complètes du film : une en format large, et une en format standard, avec des plans recomposés, des personnages repositionnés et certaines scènes entièrement réanimées. C’est un travail colossal, réalisé pour une raison purement commerciale, et longtemps oublié.
Le passage au format large a par ailleurs changé la manière de dessiner. Avec un cadre trois fois plus large que haut, les personnages ne peuvent plus quitter le champ en une seconde ; il faut composer des plans plus longs, plus habités, avec des décors qui s’étendent. Les animateurs ont mis un moment à s’y faire.
Ce que seuls les fans savent
- Peggy Lee a fait un procès à Disney — et l’a gagné. Chanteuse et coautrice de plusieurs chansons du film, elle y double Peg, Darling et les deux chats siamois. En 1988, elle a attaqué le studio pour l’exploitation vidéo de son travail, absente de son contrat de 1952, et a obtenu plusieurs millions de dollars.
- Le film n’adapte aucun conte. Il est né d’un dessin de Joe Grant représentant sa propre chienne, un cocker nommé Lady, et d’une nouvelle de Ward Greene commandée par le studio pour donner corps au personnage du chien errant.
- La séquence des chats siamois fait aujourd’hui l’objet d’un avertissement : accent, dents, yeux bridés, tout y relève d’un stéréotype racial que le studio a reconnu comme blessant.
- C’est le premier film Disney à montrer un accouchement à venir sans détour — l’arrivée du bébé structure tout le récit, du point de vue d’un animal qui ne comprend pas ce qui se passe.
- Le castor de la fourrière est animé par Frank Thomas et sert de démonstration technique : parler avec des dents pareilles suppose une articulation entièrement repensée.
- Aucun être humain n’est montré en pied avant la dernière partie du film. La caméra reste à hauteur de chien, ce qui coupe les visages des adultes — parti pris de mise en scène tenu avec une grande rigueur.
Où le voir aujourd’hui
Disponible sur Disney+ et en Blu-ray, dans sa version CinemaScope restaurée. Une suite vidéo, La Belle et le Clochard 2 : l’appel de la rue, est sortie en 2001, et un remake en prises de vues réelles en 2019.
Un détail à guetter : Peg, la chienne de la fourrière, réapparaît brièvement dans Les 101 Dalmatiens six ans plus tard. Le studio aimait bien faire voyager ses figurants.