Grand Classique n° 38
Le Roi Lion
1994 · 1 h 28
- Réalisation
- Roger Allers, Rob Minkoff
- Avec
- Jean Reno (Mufasa), Jean Piat (Scar), Emmanuel Curtil (Simba adulte), Med Hondo (Rafiki)
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En 1994, personne au studio ne voulait travailler sur Le Roi Lion. Les animateurs les plus chevronnés s’étaient rués sur Pocahontas, le projet prestigieux, celui qui allait rafler les Oscars. Restait cette histoire de lions dans la savane, sans princesse, sans conte de fées, sans même un livre à adapter — confiée à une équipe de seconds couteaux et de petits jeunes. Trente ans plus tard, c’est le film d’animation traditionnelle le plus vu de l’histoire, et Pocahontas est un souvenir poli.
Il y a une justice.
L’histoire, sans rien déflorer
Dans la Terre des Lions, le roi Mufasa présente son fils nouveau-né, Simba, à tous les animaux réunis au pied du Rocher du Lion. L’héritier est là, le cycle continue — sauf pour Scar, le frère cadet du roi, que cette naissance vient de reléguer définitivement au second rang.
Simba grandit en lionceau insupportable de confiance, persuadé qu’être roi consiste surtout à faire ce qu’on veut. Son père tente de lui transmettre l’essentiel : un roi ne règne pas sur le vivant, il en fait partie. La leçon n’a pas le temps d’être comprise. Un drame — le plus traumatisant jamais mis en scène par Disney, et ils avaient déjà tué la mère de Bambi — jette l’enfant sur les routes, écrasé par une culpabilité qu’il n’a pas méritée.
Ce qui suit est un exil, une paresse heureuse en compagnie d’un suricate et d’un phacochère, puis le plus difficile : revenir. Affronter non pas son oncle, mais ce qu’on a fui. Le film tient tout entier dans cette phrase que Rafiki assène à Simba adulte, bâton sur le crâne à l’appui : le passé fait mal, on peut soit le fuir, soit en tirer une leçon.
Dans les coulisses : le film que personne ne voulait faire
À l’origine, le projet s’appelle King of the Jungle. Il faudra qu’un membre de l’équipe fasse remarquer que les lions ne vivent pas dans la jungle pour que le titre change. C’est dire le niveau de préparation initial.
Le film cumule les handicaps maison : c’est le premier long métrage Disney à scénario entièrement original, sans conte, sans roman, sans filet. La direction n’y croit pas. Jeffrey Katzenberg, alors patron de l’animation, aurait lui-même douté du potentiel commercial d’un film où les personnages ne peuvent ni parler avec les mains, ni porter de costumes, ni tenir d’objets — quatre siècles de grammaire animée jetés par la fenêtre.
L’équipe compense par le terrain. Une expédition est organisée au Kenya, dans le parc national du Hell’s Gate, dont les falaises et les gorges se retrouvent trait pour trait à l’écran. Des lions vivants sont amenés au studio pour que les animateurs observent la mécanique réelle d’une épaule de fauve en marche. Un spécialiste du comportement animal est consulté ; c’est lui qui explique que la crinière d’un lion dominant fonctionne comme une signalétique sociale — d’où la crinière rousse et flamboyante de Mufasa face à celle, noire et maigre, de Scar.
Quant à la ruée des gnous, elle a demandé environ deux ans et demi à une poignée d’informaticiens du studio, qui ont dû écrire de zéro un logiciel de simulation de foule capable de gérer des centaines d’animaux dotés de trajectoires individuelles. Résultat à l’écran : deux minutes trente. C’est le prix d’une scène que personne n’a oubliée.
Ce que seuls les fans savent
- Le rugissement de Mufasa n’est pas un lion. Les vrais rugissements enregistrés manquaient de puissance au mixage : le monteur son y a mêlé du tigre pour obtenir cette masse sonore dans les graves.
- Tous les noms sont du swahili. Simba signifie « lion », Nala « cadeau », Rafiki « ami », Pumbaa « étourdi », Sarabi « mirage » et Shenzi « sauvage ». Et hakuna matata est une expression parfaitement authentique, que l’équipe a rapportée de son voyage au Kenya.
- Scar est le seul à ne pas avoir de nom swahili — il est l’étranger dans sa propre famille, jusque dans la langue.
- Jeremy Irons a cassé sa voix pendant l’enregistrement de « Soyez prêtes ». La fin du morceau, en version originale, est chantée par Jim Cummings — le comédien qui double par ailleurs la hyène Ed, et qui est la voix officielle de Winnie l’ourson depuis 1988.
- L’accusation de plagiat du Roi Léo d’Osamu Tezuka a fait grand bruit au Japon. Le studio a toujours nié toute filiation. Les ressemblances entre les deux œuvres continuent d’alimenter les forums trente ans après.
- Rafiki n’est pas un babouin mais un mandrill, ce que les puristes de la savane rappellent régulièrement — un mandrill qui, en prime, ne vit pas du tout dans ce type d’environnement.
La musique : Elton John, Tim Rice et Hans Zimmer
Le trio est improbable et il fonctionne. Elton John compose les chansons sur des paroles de Tim Rice, Hans Zimmer signe la partition orchestrale et fait appel à Lebo M. pour les chœurs sud-africains qui ouvrent le film — ce cri en zoulou lancé sur un lever de soleil, sans le moindre dialogue pendant quatre minutes, reste l’une des ouvertures les plus culottées du cinéma d’animation.
Le film repart des Oscars avec la meilleure chanson originale pour « L’amour brille sous les étoiles » et la meilleure musique de film pour Hans Zimmer. Détail savoureux : trois des cinq nommées dans la catégorie chanson venaient du même film.
Les versions françaises méritent le détour. « L’Histoire de la vie », « Je voudrais déjà être roi », « Soyez prêtes », « Hakuna Matata », « L’amour brille sous les étoiles » : les adaptations de Luc Aulivier et Claude Rigal-Ansous tiennent la distance, ce qui n’était pas gagné avec un texte aussi dense que celui de Tim Rice.
Le doublage français, ce trésor
C’est peut-être la plus belle distribution vocale de l’histoire des VF Disney. Jean Reno prête à Mufasa un timbre grave et las qui fait exister le roi bien au-delà de ses quinze minutes de présence à l’écran. Face à lui, Jean Piat, sociétaire de la Comédie-Française, livre un Scar d’une élégance vénéneuse — un Scar qui articule, qui prend son temps, qui savoure. Beaucoup de spectateurs français gardent une préférence assumée pour cette version-là plutôt que pour Jeremy Irons.
Med Hondo donne à Rafiki sa gouaille et son rire, et Emmanuel Curtil — la voix française de Jim Carrey — installe un Simba adulte nerveux, drôle, jamais lisse.
Où le voir aujourd’hui
Le film est disponible sur Disney+, et l’édition Blu-ray reste la référence pour qui veut profiter du travail de restauration et des bonus — notamment les séquences coupées et le documentaire sur la fabrication du film.
Attention à ne pas confondre avec le remake en images de synthèse photoréalistes de Jon Favreau (2019), ni avec Mufasa : Le Roi Lion (2024), qui raconte la jeunesse du roi. Ni l’un ni l’autre ne remplace l’original — c’est un avis de fan, et il est largement partagé.
Le film a aussi donné naissance à deux suites en vidéo, Le Roi Lion 2 : l’honneur de la tribu et Le Roi Lion 3 : Hakuna Matata, ainsi qu’à une comédie musicale montée par Julie Taymor en 1997, toujours à l’affiche à Broadway et devenue le spectacle le plus rentable de l’histoire du théâtre.
« Le passé peut faire mal. Mais tel que je le vois, tu peux soit le fuir, soit en tirer une leçon. »
— Rafiki