Grand Classique n° 9
Mélodie du Sud
1946 · 1 h 34
- Réalisation
- Harve Foster, Wilfred Jackson
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C’est le seul film de ce catalogue que vous ne pouvez pas regarder légalement. Mélodie du Sud n’est pas sur Disney+, n’a jamais connu d’édition vidéo aux États-Unis, et le studio a fait savoir qu’il n’était pas question de l’y remettre.
C’est aussi le film qui a valu à un acteur afro-américain le premier Oscar de l’histoire attribué à un homme noir, dans des circonstances qui résument à elles seules toute l’affaire.
De quoi il s’agit
Le film mêle prises de vues réelles et animation. Dans la partie filmée, un petit garçon nommé Johnny est emmené par sa mère dans la plantation de sa grand-mère, en Géorgie, après la séparation de ses parents. Malheureux, il se lie avec Oncle Rémus, ancien esclave devenu ouvrier agricole, qui lui raconte des histoires.
Ces histoires constituent les séquences animées, et ce sont les meilleures du film : les aventures de Frère Lapin, de Frère Renard et de Frère Ours, tirées des contes afro-américains recueillis à la fin du XIXe siècle par Joel Chandler Harris, un corpus folklorique authentique, transmis oralement par les esclaves du Sud.
Le problème
Le film ne date jamais explicitement son action. Il se déroule après l’abolition, mais montre une plantation où d’anciens esclaves continuent de travailler pour d’anciens propriétaires dans une harmonie souriante, sans que rien de la réalité de la Reconstruction (la violence, la ségrégation, le métayage) n’apparaisse jamais.
La critique a été immédiate. Dès 1946, la NAACP a dénoncé une image idyllique d’un rapport de domination, tout en reconnaissant les qualités artistiques du film. La presse afro-américaine a été partagée, certains saluant la présence à l’écran d’acteurs noirs dans des rôles de premier plan, d’autres jugeant le tableau d’ensemble indéfendable.
Le studio a progressivement retiré le film de la circulation. Sa dernière exploitation en salles aux États-Unis remonte à 1986 ; il n’a plus jamais été édité en vidéo dans ce pays.
Ce que seuls les fans savent
- James Baskett, l’interprète d’Oncle Rémus, n’a pas pu assister à la première du film. Elle se tenait à Atlanta, ville alors ségréguée, où il n’aurait pas été admis dans la salle. Il a reçu en 1948 un Oscar d’honneur pour son interprétation, le premier attribué à un acteur afro-américain. Il est mort quelques mois plus tard, à 44 ans.
- « Zip-a-Dee-Doo-Dah » a remporté l’Oscar de la meilleure chanson originale. Elle est restée l’une des chansons Disney les plus jouées au monde, y compris dans les parcs, longtemps après que le film dont elle vient a disparu.
- L’attraction Splash Mountain était directement inspirée du film. Ouverte en 1989, elle a été entièrement retransformée en 2023 autour de La Princesse et la Grenouille, sous le nom de Tiana’s Bayou Adventure.
- Les séquences animées sont techniquement remarquables. L’intégration entre Oncle Rémus filmé et les personnages dessinés qui marchent à ses côtés était, en 1946, un exploit qui a directement préparé le terrain de Mary Poppins.
- Frère Lapin est une figure majeure du folklore afro-américain : le personnage faible qui triomphe des puissants par la ruse. Sa parenté avec les contes ouest-africains du lièvre est documentée, et il a directement inspiré Bugs Bunny.
- Le film a été édité en vidéo dans plusieurs pays européens et au Japon dans les années 1980 et 1990, ce qui explique que des exemplaires circulent chez les collectionneurs : c’est aujourd’hui l’un des objets les plus recherchés du marché.
Où le voir aujourd’hui
Nulle part, légalement. Le film ne figure ni sur Disney+, ni au catalogue vidéo, et le studio n’a annoncé aucune intention de l’y faire figurer, même accompagné d’un avertissement comme c’est le cas pour d’autres titres.
C’est un cas unique dans l’histoire du studio : un film primé, dont une chanson reste un standard mondial, et qui est devenu invisible. Le débat sur ce qu’il faudrait en faire (le restaurer avec un appareil critique, ou le laisser dans les archives) reste ouvert chez les historiens du cinéma.