Grand Classique n° 4
Dumbo
1941 · 1 h 04
- Réalisation
- Ben Sharpsteen
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Après Pinocchio et Fantasia, deux sommets artistiques et deux gouffres financiers, le studio avait besoin d’une chose et d’une seule : un film qui rapporte de l’argent. Vite, et pas cher.
Dumbo a coûté moins de la moitié de Blanche-Neige, dure une heure et quatre minutes, et se contente d’aquarelles simples là où Pinocchio empilait douze plans de décors. C’est aussi, pour beaucoup de spectateurs, le film qui les a fait pleurer le plus tôt dans leur vie.
L’histoire
Une cigogne livre un éléphanteau à un cirque itinérant. Sa mère, Madame Jumbo, le trouve parfait. Le reste du chapiteau découvre ses oreilles et éclate de rire, les éléphantes du cirque les premières, qui le rebaptisent aussitôt Dumbo, le nigaud.
Quand un enfant du public s’en prend au petit et que sa mère intervient pour le protéger, la direction du cirque l’enferme comme bête dangereuse. Dumbo se retrouve seul, muet, et promu clown malgré lui, le genre de numéro où l’on tombe d’un immeuble en flammes pour faire rire.
Il faudra une souris, un peu d’alcool involontaire et une plume pour que le film trouve sa sortie, dans l’une des idées les plus élégantes du studio : ce qu’on moquait est exactement ce qui rend libre.
Dans les coulisses : la grève dans le film
La production coïncide avec l’épisode le plus douloureux de l’histoire du studio : la grève des animateurs de 1941. Les équipes réclamaient de meilleurs salaires et la reconnaissance de leur syndicat ; Walt Disney l’a vécu comme une trahison personnelle et n’a jamais complètement tourné la page. Le conflit a vidé le studio de plusieurs de ses meilleurs artistes.
La séquence des clowns qui décident d’aller « voir le patron » pour réclamer une augmentation a été mise en boîte pendant cette période, par des animateurs en plein conflit. Le sous-texte n’a échappé à personne à l’intérieur du studio.
Le film sort le 23 octobre 1941 et devient immédiatement le succès dont l’entreprise avait besoin. Le magazine Time prépare une couverture avec Dumbo pour son numéro de décembre. Elle ne paraîtra jamais : entre-temps, il y a eu Pearl Harbor.
Ce que seuls les fans savent
- Dumbo ne prononce pas un mot de tout le film. Tout passe par le regard et les oreilles, un pari d’animation pure que le studio n’a plus jamais tenté sur un premier rôle.
- « La parade des éléphants roses » n’a aucune justification narrative. Cinq minutes d’abstraction pure au milieu d’un film pour enfants, héritées directement de l’esprit de Fantasia. C’est la séquence préférée des amateurs d’animation expérimentale.
- La scène de la berceuse à travers les barreaux (« Mon tout petit », la trompe de la mère berçant l’éléphanteau) est régulièrement citée par les animateurs comme le moment le plus émouvant jamais produit par le studio. Elle dure moins de deux minutes.
- RKO, le distributeur, trouvait le film trop court et a demandé qu’on le rallonge. Walt Disney a refusé net, estimant que l’histoire était finie et qu’il n’y avait rien à ajouter.
- Le film a reçu l’Oscar de la meilleure musique, et le prix du meilleur film d’animation au Festival de Cannes 1947, la France l’ayant découvert seulement après-guerre.
- La bande de corbeaux du troisième acte fait aujourd’hui l’objet d’un avertissement sur Disney+ : le personnage principal du groupe, doublé par un comédien blanc imitant un stéréotype racial, portait dans le scénario un nom qui renvoyait explicitement aux lois ségrégationnistes américaines.
La musique
Frank Churchill et Oliver Wallace signent une partition courte et parfaitement calibrée, dont « Mon tout petit » reste le sommet. La chanson a été reprise depuis par des dizaines d’artistes, de Bette Midler à Alison Krauss, généralement sans que le public sache d’où elle vient.
Où le voir aujourd’hui
Disponible sur Disney+ et en Blu-ray. Le remake en prises de vues réelles réalisé par Tim Burton en 2019 raconte une tout autre histoire, avec des personnages humains inventés pour l’occasion ; il ne remplace en rien l’original, qui reste l’un des films les plus tenus du catalogue.
Une dernière remarque pour les curieux : à 64 minutes, Dumbo est le plus court des Grands Classiques. C’est aussi l’un des rares dont on ne peut retirer aucune scène sans l’abîmer.